Semaine du 17 au 23 avril 2017

 


capture-decran-2016-12-31-a-15-11-43Fenêtre sur le passé : proposition de BD en lien avec de petits ou grands évènements s’étant déroulés cette semaine, il y a plusieurs années, décennies ou siècles… 


17 avril 1975 – Les Khmers rouges vident Phnom Penh de ses habitants

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BD choisie : L’année du lièvre, Bayou, Gallimard, 2011 à 2016. 3 tomes. 

Le lièvre est le symbole astrologique chinois annuel qui correspond à l’année 1975. C’est cette année que naît le dessinateur d’origine cambodgienne Tian, auteur de la BD choisie. S’il choisit ce repère, c’est qu’il vient au monde exactement 3 jours après un évènement décisif : la chute de Phnom Penh.

En effet, le 17 avril 1975, après 5 ans de guerre civile, Phnom Penh, capitale du royaume du Cambodge, tombe sans résistance aux mains des Khmers Rouges, faction communiste radicale d’inspiration maoïste. Après avoir encerclé et pilonné méthodiquement la ville, « l’Angkar » (littéralement l’Organisation, surnom du Parti communiste du Kampuchéa) prend rapidement possession de celle-ci et procède à son évacuation totale (environ 2 millions de personnes) sous prétexte de la menace imminente de représailles de la part des Américains, alliés des républicains.  

En réalité, il s’agit d’emblée de mettre en oeuvre un dessein terrible : faire table rase du passé afin d’instaurer une nouvelle société utopique. A cette fin, il s’agit de rééduquer ou à défaut d’anéantir les partisans dévoyés de la propriété privée matérielle et spirituelle, cadres ou intellectuels. Tous les rebelles ou suspects sont systématiquement déportés vers des camps de travail dans les campagnes où ils sont astreints à des tâches dures et humiliantes qui doivent briser toute velléité de résistance. Une purge impitoyable. « Pour ce faire, les citadins étaient envoyés à la campagne, où ils devaient travailler jour et nuit. Et assister à des réunions quotidiennes, où l’idéologie d’Angkar leur était inculquée […] Chacun était censé faire son autocritique afin d’améliorer le travail commun. Les chefs khmers tentaient à cette occasion de repérer qui avait des relations avec l’ancien gouvernement. Il suffisait pour être catalogué ainsi de porter des lunettes ou de savoir lire […] ‘Il ne faut pas arracher l’herbe, il faut la déraciner’, disaient-ils pour justifier le massacre de familles entières. Ils n’utilisaient pas d’armes à feu pour ne pas gâcher les balles, mais des pioches, ou alors assommaient les gens avant de les enterrer vivants. Certains ont réussi, après avoir été jetés dans la tombe qu’ils avaient eux-mêmes creusée, à s’en échapper. » (Extraits d’interview de Tian pour Télérama). 

« La monnaie est abolie. Les coopératives s’organisent autour des travaux et des champs mis en commun. Des objectifs précis de production sont fixés au plus haut niveau de l’Etat. […] Les enfants deviennent les meilleurs outils du parti et doivent dénoncer les ‘attitudes antirévolutionnaires’ de leurs parents. Un nouveau vocabulaire balaie les mots, même les plus simples, comme manger, mari et femme, ou encore dormir »  (Extraits d’interview de Tian pour Slate). On estime que 40% de la population citadine et 10 à 15% des zones rurales sont victimes de ce génocide.

Parmi les rescapés, une partie seulement de la famille de l’auteur qui souhaite par ce biais témoigner de la manière la plus juste possible de ce tragique épisode. « 80% de la matière de L’Année du lièvre proviennent du récit de mon père, installé en France depuis 1980. J’ai véritablement découvert son histoire il y a une dizaine d’années, quand ma compagne, française, s’est mise à lui poser des questions. Je ne l’avais jamais fait… Les choses m’ont été racontées de façon pudique » (Télérama). C’est que Tian réussit à ne pas tomber dans le pathos tout en faisant ressentir la tension et la pression quotidienne vécues par la population. 

« Raconter une histoire aussi sensible et dramatique c’est assez délicat. Si on prend tout, cela devient indigeste. L’avantage du dessin c’est que le dessinateur peut filtrer, faire des choix et suggérer. Il n’est pas obliger de tout dessiner. Il s’agit d’être subtil. La bande dessinée est ludique et grand public. Elle permet d’appréhender et de diffuser l’Histoire. Mais aussi, de garder une simplicité naturelle pour parler des choses émouvantes et dramatiques. Un dessin naïf et non-réaliste offre un regard distancié et permet d’apprécier différemment les choses. Cette histoire est déjà réelle alors je n’avais pas envie de m’attarder sur l’aspect réaliste du dessin mais plutôt sur le sens du récit, accompagner le lecteur dans un univers, dans une ambiance. Mon écriture graphique peut paraître naïve, car il y a beaucoup de simplicité dans le dessin, mais c’est justement ce style là qui permet une distance et un accès à l’histoire. J’ai privilégie beaucoup plus l’aspect narratif au dessin parce que je trouve que le socle, la base essentielle, que ce soit dans une bande dessinée ou dans un roman, c’est surtout ce que l’on raconte. » (Extrait d’interview de Tian pour lepetitjournal.com). 

Même si parfois, on a du coup du mal à distinguer certains protagonistes, on peut louer la qualité narrative de la BD, d’ailleurs inhérente à la ligne éditoriale de la collection Bayou. J’ai particulièrement apprécié les cartes et les schémas explicatifs qui entrecoupent les chapitres. Ils permettent de manière très pédagogique de replacer la « petite » histoire au sein de la grande.

A titre personnel, cette série m’a particulièrement intéressée puisque j’ai moi aussi une partie de ma famille qui a directement été touchée par ce drame souvent méconnu. J’y ai trouvé en toute simplicité de nombreuses réponses et éclairages qui sont venus compléter une vision européo-centrée partiellement acquise essentiellement au travers d’oeuvres cinématographiques telles que La déchirure ou plus récemment Le temps des aveux.  

enfantsoldat01.jpgPour compléter ce sombre tableau, on pourra également lire sur le sujet, la série manga en 2 tomes, Enfant soldat, qui, comme son nom l’indique livre un autre point de vue des évènements au travers d’un récit véridique glaçant: « Je m’appelle Aki Ra. Mais tout le monde me surnomme maintenant Akira, en référence au prénom japonais. Il paraît que je suis né en 1973. J’avais cinq ans lorsque mes parents furent tués. A l’âge de dix ans, on m’a donné un fusil et je suis devenu soldat. Au Cambodge, on dénombrerait plus de six millions de mines encore enfouies dans le sol. Dont certaines que j’ai moi-même placées. Aujourd’hui, je m’évertue à déminer, afin de protéger ne serait-ce qu’un petit peu, la population. J’ai également ouvert ‘le musée de la mine’, dans le but de faire connaître les dangers de cette arme et de présenter l’histoire de la guerre civile au Cambodge. Ce manga n’est pas une fiction se déroulant dans un passé lointain. Il s’agit de l’histoire d’Aki Ra, un enfant né à notre époque, au coeur d’un pays plongé dans la tourmente. Un garçon qui a grandi sous le régime de Pol Pot… et vécu sa prime jeunesse en tant que soldat » (pp. 10 à 11).


capture-decran-2016-12-31-a-15-24-49Bulles d’actualité : pour comprendre ce dont on va parler cette semaine.


23 avril 2017 – 1er tour de la présidentielle

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BD choisie : Monsieur le Président, Editions du Triomphe, 2007.

Bizarrement, il existe peu d’ouvrages didactiques expliquant l’histoire de la fonction de Président de la République. D’utilité publique, tout comme jadis l’instruction civique, cet opus présente avec beaucoup de bonheur et d’humour les petites et grandes anecdotes liées aussi bien à la fonction qu’aux Présidents successifs. Un régal (on est loin du ton encyclopédique). Un regard très (im)pertinent qui permet d’appréhender une symbolique et un décorum qui semblent bien souvent surannés lorsqu’on en ignore l’origine. Un déroulé chronologique malin qui permet de constater que d’une fonction longtemps cantonnée à la représentation, avec un Président juste bon à « inaugurer les chrysanthèmes » selon l’expression consacrée, on a peu à peu assisté à l’émergence d’un pouvoir à part entière. Le dessin est de facture classique, laissant la place à toute la saveur du propos.  On regrettera certes que cet ouvrage se clôture trop tôt puisqu’il n’évoque pas les dernières présidences mais en la matière, il existe de nombreux relais, qu’il s’agisse du pseudo-reportage, de la satire ou de la politique-fiction… 


Avril 2017 – Centenaire des mutineries de 1917

BD choisie : La faute au Midi, Grand Angle, 2014.  9782818926666

Définition de mutinerie : « Révolte ouverte contre une autorité établie, désobéissance aux ordres supérieurs. Synon. émeute, insurrection, rebellion, sédition.Vous parlez d’une bataille. Il s’agit d’une mutinerie. Et j’en viendrai à bout quand il me plaira de froncer le sourcil (Hugo,N.-D. Paris,1832, p.512). Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à l’heure même à Versailles (Borel,Champavert,1833, p.180). » (Extrait de l’outil de lexicographie en ligne du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales). 

Il aurait été aisé pour moi de relayer via cette chronique les adaptations d’auteurs mis en avant par la presse et de rentrer dans le débat-politico médiatique au lendemain de l’hommage rendu par le Président de la République aux mutins à l’occasion de la commémoration de la bataille du Chemin des Dames. Je vais cependant réaliser ici un joli pied de nez volontaire et profiter de l’occasion pour revenir sur un épisode ultérieur méconnu de la Grande guerre et qui, selon la définition ci-avant, entre tout autant selon moi dans la définition de mutinerie. D’ailleurs, comme le rappelle l’historien et scénariste Jean-Yves Le Naour lors d’une interview à Marseille Hebdo: « Vous savez, l’attention a été attirée sur les fusillés de 1917 mais cela a concerné 30 mutins. En tout, il y a eu 650 fusillés durant cette guerre et les 2/3 l’ont été durant la première année en 1914« . 

C’est pourquoi, cet historien a décidé de consacrer un opus aux opérations de l’année 1914, en adaptant une étude dont il est l’auteur : La légende noire des soldats du midi. Ici, Jean-Yves Le Naour déconstruit méthodiquement un mythe : la légende de la lâcheté de l’armée de Provence, qui malgré la perte de 10 000 des siens, est rendue responsable de la défaite de la bataille de Lorraine (19 et 20 août). 

« Cette première grande bataille sera la plus meurtrière de toute la guerre. Les canons ennemis, les mitrailleuses vont mettre en pièces les soldats français dont ceux de ce corps d’armée du Midi et les Lorrains du XXe, division de fer de Foch, qui, elle, va lâcher prise. Le ministre de la guerre Messimy va dénigrer les soldats méridionaux qui pourtant ont eu le plus de pertes. Il faut des coupables. Messimy a la mentalité des révolutionnaires pendant la Terreur. Il reprend les termes de patrie en danger. Il faut couper des têtes. Il fait écrire un article dans Le Matin qui accuse les soldats du Midi. Le drame se met en place. » (Extrait d’interview pour Ligne claire)

"Ca ne se présente pas bien, et pourtant notre plan était infaillible. Comment expliquez-vous cet échec en Lorraine?
- Si la stratégie est bonne - et elle l'est, Mon Général - le problè-me vient des exécutants: soit les chefs ne sont pas assez énergiques, soit les troupes n'ont pas assez d'entrain.
- C'est cela. On ne peut pas faire de miracles avec des incapables.
- L'ennui c'est que le XXème corps commandé par Foch a reculé le pre-mier...
- Ah... 
- Les soldats lorrains sont considérés comme les meilleurs de France. On ne peut tout de même pas les accuser de nullité. Le pays ne le   comprendrait pas.  
- En revanche, les Provençaux du XVème corps ont eu le plus de pertes. Et ce sont notoirement les hommes les moins aguerris...
- Ah! Vous voyez que le problème réside dans la valeur des soldats! 
Pour le communiqué, je compte sur vous pour ne parler que d'un repli tactique sans importance." (p.16)

Pour se défausser, profitant d’un clivage réel entre le Nord et le Sud, le ministère de la Guerre inspire donc sciemment un article de presse: une affaire qui prend de l’ampleur, les représentants des circonscriptions hurlent à l’infamie. Même si le Ministre, contredit, finit par démissionner, le mal est fait. Les blessés de cette formation sont soupçonnés d’automutilation et 2 d’entre eux, dont un Corse parlant à peine français, seront fusillés pour l’exemple. Il faudra attendre 1918 pour qu’intervienne une réhabilitation basée sur des témoignages contradictoires.    



Pour cette reprise de l’Ephéméride en bulles, les sujets sont, hasards du calendriers, assez « graves ». Afin de retrouver le rythme de publication, je n’ai malheureusement pas eu le loisir de m’appesantir sur des sujets plus festifs mais je pense que le contraire pourrait tout à fait se produire prochainement… En tout état de cause, j’ai préféré ici ne me focaliser que sur 4 BD pour ne pas trop assombrir l’humeur de l’éventuel lecteur. 

Comme toujours, je vous invite à me proposer des sujets que vous souhaiteriez voir aborder, à laisser des commentaires, des suggestions ou à visiter mon autre blog L’histoire en bulles pour en découvrir plus sur certaines BD historiques. Excellentes lectures et à très bientôt! 

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